Crowdsourcing = Chasse aux pigeons ?
C’est en 1999 que le premier modèle de calcul distribué est apparu sur nos écrans, avec le
programme Seti@home. L’idée était simple : il existe de par le monde des quantités phénoménales de ressources disponibles et non utilisées (nos PC quand nous ne nous en servons pas). En fédérant ces ressources à travers le réseau, on dispose d’une puissance de calcul qu’il serait impossible à obtenir autrement, et ce de manière quasi-transparente pour l’utilisateur.
Il n’a pas fallu longtemps pour que certains se rendent compte que derrière ces ordinateurs, il y a également des utilisateurs, dont une partie des ressources sont également inutilisées : ils ont du temps libre ! Et en agglomérant ce temps libre, on obtient une capacité de travail (en jours/homme) phénoménale. C’est l’idée fondatrice du crowdsourcing : taper dans les stocks de temps de cerveau disponible (ça ne fait pas les affaires de TF1, mais…) pour mener à bien des tâches qu’il serait impossible, techniquement ou économiquement, de réaliser autrement.
Une bien belle idée… Mais aisément pervertible. Faut-il pour autant renoncer au crowdsourcing ?
Le retour en force du troc
Le crowdsourcing est l’essence même d’Internet : un réseau mutualisé, dans lequel chacun participe à la mesure de ses moyens (compétences, ressources, disponibilité…), et bénéficie de la participation des millions d’autres utilisateurs à travers le monde. Un retour aux sources pour l’humanité, puisqu’on en revient à une sorte d’économie de troc mondialisée.
Virtuellement, tout ce qui n’est pas matériel est échangeable sur internet, au sens propre du terme, c’est à dire sans nécessiter d’échange pécuniaire. Et si vous analysez le business model de tous les principaux acteurs d’internet aujourd’hui, il intègre à chaque fois cette notion d’échange, et de démultiplication par la foule. C’est vrai de Wikipédia, de Google, d’Ebay, de Mozilla, du Peer2Peer, des réseaux sociaux… Même Amazon s’est appuyé sur des principes comme l’affiliation ou le partage d’opinion sur les produits pour atteindre sa position d’aujourd’hui.
J’irais même jusqu’à dire que les difficultés que rencontrent les entreprises “non pure-players” pour prendre des parts de marché sur internet conforme à leur poids dans l’économie est en très grande partie lié au fait qu’elles n’ont pas su intégrer cette tendance dans leur business model : l’argent n’est plus la seule monnaie d’échange.
L’alchimie des multitudes
Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire le livre de Francis PISANI sur le sujet, “ comment le web change le monde” (merveilleux teasing d’ailleurs que de le distribuer gratuitement sur internet par petit bout. Comme ça m’a énervé de devoir m’arrêter au premier chapitre, je l’ai commandé), mais c’est bien cette “alchimie des multitudes” dont il traite qui bouleverse aujourd’hui des pans entiers de notre économie. Elle introduit en particulier une perte des repères des individus dans la valorisation de l’immatériel. Une perte de repère qui gagne tous les secteurs de l’économie :
Les professionnels de l’immatériel (journalistes, photographes, graphistes, musiciens…) se retrouvent concurrencés par des “bénévoles”. Si ce n’est qu’il n’y a pas de bénévoles. Le bénévolat consiste à réaliser une tâche sans demander de contrepartie, ce qui est loin d’être la logique suivie par les contributeurs du crowdsourcing. Ceux-ci se placent au contraire dans une logique d’échange (de temps, de compétences, de notoriété…), et donc acceptent une valorisation différente de leur travail.
Google, en rendant possible une économie de l’infiniment petit, a également largement contribué à bouleverser l’économie de l’immatériel. Dès lors que l’on peut gagner de l’argent avec son blog, tout le monde peut le faire. Et donc pourquoi pas les journalistes pros ? Pourquoi leur temps serait-il valorisé différemment du nôtre ?
Le loto comme clé de voûte de l’économie
Outre cette perte de repères dans la valorisation du travail, le modèle du crowdsourcing a également été perverti par des business models qui ont remplacé le gain potentiel du contributeur par une espérance de gain. C’est notamment le cas pour les graphistes, dont l’appréciation du travail est éminement subjective, rendant plus difficile encore la valorisation de leur travail.
On s’approche du modèle économique de la loterie : je mise une partie de mes compétences et de mon temps dans des systèmes qui permettent de leur donner de la visibilité, et en échange d’une espérance de gain. Mais peut-on reprocher aux joueurs de jouer ? Sûrement pas…
La concurrence de la foule n’a rien de déloyal (Au détail près toutefois que l’on assiste parfois à de l’abus de bien social à grande échelle, puisque certains n’hésitent pas à utiliser du temps et des ressources normalement affectées à d’autres fonctions pour exercer une activité à titre personnel. Mais c’est un autre débat). Mais pour le reste, à savoir l’utilisation de temps libre et de ressources personnelles pour participer à des activités économiques (vendre sur Ebay, écrire sur un blog, créer des logos…), c’est bien une nouvelle forme de concurrence, auxquels les professionnels ont tout intérêt à s’habituer.
Car lutter contre cette tendance de fond est tout à fait vain. Il est évident que la tendance de la société est de favoriser ces activités économiques individuelles et le statut d’auto-entrepreneur qui va voir le jour le 1er Janvier prochain va contribuer à renforcer cette concurrence.
Un pour tous ou tous pour un ?
D’une manière générale, le crowdsourcing est là , et il faut faire avec. Et ce d’autant plus qu’il permet des choses merveilleuses. Mais comment réagir lorsque l’on est un professionnel d’un secteur confronté à ce type de concurrence ? Je ne vais pas répondre à cette question, mais simplement avancer des hypothèses.
Une partie de la réponse est, je crois, individuelle. Les professionnels ont pour eux la qualité de leur travail, et des moyens supérieurs à ceux des particuliers (ne serait-ce que le temps qu’ils peuvent consacrer à cette activité). Ce sont deux atouts capitaux pour sortir du lot, à condition de s’en servir, par exemple en faisant du personal branding. Quand Noir Désir publie deux morceaux gratuits à télécharger, qu’AC/DC publie une vidéo sous Excel, ou que Francis Pisani distille les chapitres de son livre au compte goutte sur son blog, que font-ils d’autre que d’utiliser les possibilités du web d’aujourd’hui pour valoriser leur propre marque ? C’est un peu la réponse du berger à la bergère. Les systèmes ouverts à leurs utilisateurs permettent à ces mêmes utilisateurs de s’en servir grâcieusement pour leur propre promotion.
Mais il y a également une réponse collective qui est importante, puisque ces systèmes ne reposent que sur la masse critique de participants qu’ils parviennent à réunir. Michel de Guilhermier n’y verrait probablement pas un avantage concurrentiel suffisant, puisqu’il suffit qu’un concurrent mieux disant apparaisse pour que la masse de la communauté se déplace.
Participer à l’émergence de nouveaux acteurs du crowdsourcing, avec un modèle plus équitable, est donc probablement la meilleure réponse qu’une communauté peut apporter à ce type de problématique. Et pour se structurer, elle dispose des mêmes armes que celles qui sont utilisées contre elle, la puissance en plus.

PS : Ce billet m’a été inspiré par ma fille, qui a eu la bonne idée de mettre quelques miettes de pain sur le bord de la fenêtre pour attirer une tourterelle ce matin (voir photo). Tourterelle qui a très vite été suivie de plus de deux douzaines de pigeons ayant flairé le bon coup (ou du moins l’espérance de gain). Ils se sont mis à manifester pour réclamer leur part, larguant au passage une quantité impressionnante de matières malodorantes (toutes les communautés ne manifestent pas leur mécontentement de la même manière…). Le seul moyen de les éloigner de la maison a été… de mettre un peu plus de pain au fond du jardin
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PS2 : La lecture hier du billet de ReadWriteWeb sur le crowdsourcing, cité dans cet article, n’est pas non plus étrangère à mon inspiration. Je remercie donc Daniel Broche pour avoir attiré mon attention sur ce sujet.
Tags: communauté, développement durable, UGCCedric :: Nov.15.2008 :: Itinéraires :: 1 Comment »














Si vous souhaitez continuer votre lecture sur le sujet, je vous conseille la lecture de l’excellent article de ReadWriteWeb, plus spécifiquement consacré au (vieux) débat entre journalistes et bloggers que je viens de découvrir.